Nicolas Authier : « La douleur chronique n’est pas un symptôme, c’est une maladie »
Nicolas Authier est médecin psychiatre et pharmacologue au centre hospitalier universitaire (CHU) de Clermont-Ferrand et professeur à l’université de Clermont Auvergne. Chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), il préside le comité scientifique de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et Analgesia, première fondation de recherche contre la douleur en France.
En France, 23 millions de personnes (42 % des adultes) vivent avec des douleurs chroniques. Un phénomène en forte progression qui pèse lourdement sur la qualité de vie des patients mais aussi sur la société et le système de santé. Explications du professeur Nicolas Authier, médecin psychiatre et président de la fondation Analgesia.
Comment se définit la douleur chronique ?
Une douleur est considérée comme chronique lorsqu’elle dure depuis plus de trois mois, de manière permanente ou récurrente, et ce quelle que soit son intensité. Il faut la distinguer de la douleur aiguë qui, lorsqu’on se brûle ou se coupe, nous alerte et déclenche un réflexe de protection. Elle n’est pas un symptôme, mais une maladie en elle-même qui n’apporte pas de bénéfice à l’organisme.
Ses origines sont diverses. Elle peut notamment apparaître à la suite d’une opération ou être liée à une maladie, comme l’endométriose par exemple. Les mécanismes impliqués ne sont pas toujours les mêmes non plus. Les douleurs musculosquelettiques représentent ainsi 36 % des douleurs chroniques et les douleurs céphaliques 33 %. Notons également que chacun perçoit et tolère la douleur de manière différente. Et cela peut même évoluer au cours de la vie. C’est pourquoi il est nécessaire d’envisager une prise en charge dédiée et personnalisée.
Qui est concerné ?
On estime que 42 % des adultes français souffraient de douleurs chroniques en 2025, soit environ 23 millions de personnes. C’est dix points de plus que lors de la précédente mesure, réalisée en 2008.
Cette progression s’explique en partie par le fait que les enquêtes prennent désormais davantage en compte les douleurs récurrentes, comme les migraines. Certaines pathologies sont également plus fréquentes ou mieux diagnostiquées.
La pandémie de Covid-19 a aussi eu des répercussions. Un Covid long peut entraîner une hypersensibilisation du corps, qui se manifeste entre autres par des douleurs musculaires. Enfin, la parole s’est libérée autour de la douleur. Les patients identifient peut-être davantage son caractère pathologique et osent en parler.
Dans le détail, les femmes représentent 57 % des personnes concernées. Les douleurs pelviennes, l’endométriose ou certains antécédents de violences peuvent expliquer en partie cette surreprésentation.
Quelles sont les conséquences de la douleur chronique sur le quotidien ?
Elles sont considérables. La douleur chronique peut entraîner une peur de bouger, appelée kinésiophobie. La personne réduit alors son activité progressivement, rendant plus difficile la reprise du mouvement.
Les conséquences peuvent aussi être psychologiques : troubles du sommeil, altération de l’humeur, isolement, sentiment de culpabilité voire dépression. Les répercussions professionnelles et sociales sont, quant à elles, majeures, avec des arrêts de travail et une baisse des revenus. Dans certaines situations, l’impact de la douleur sur la vie du patient devient alors plus important que la douleur elle-même.
Comment les patients sont-ils accompagnés ?
La prise en charge doit être personnalisée et pluridisciplinaire. Dans les structures douleur chronique (SDC), médecin, kinésithérapeute, psychologue, psychiatre ou travailleur social interviennent ensemble et selon les besoins.
Les médicaments constituent une partie de l’arsenal thérapeutique, même s’il faut reconnaître qu’il y a encore relativement peu d’innovation pharmacologique dans le domaine de la douleur chronique.
En parallèle, d’autres approches sont développées : exercices de kinésithérapie, thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT pour Acceptance and Commitment Therapy), relaxation, méditation de pleine conscience ou, dans certaines situations, neurostimulation à l’aide d’électrodes. L’enjeu est de proposer une prise en charge globale, en agissant aussi sur l’impact de la douleur. D’autant qu’on ne parvient pas toujours à la supprimer totalement. Le patient doit donc l’accepter et apprendre à vivre avec. C’est aussi cela notre rôle.
L’accès aux soins demeure difficile. Pourquoi ?
Le retard de diagnostic et de prise en charge est un véritable problème. D’autant que plus une douleur est installée depuis longtemps, plus elle devient difficile à faire régresser. La France compte 274 structures spécialisées SDC, mais leur accès et leur articulation avec la médecine de ville doivent encore être améliorés.
La formation des médecins constitue également un enjeu majeur. Dans leur cursus, seules quelques heures sont consacrées à la douleur chronique. Ce n’est pas assez.
Il faut, enfin, lutter contre la stigmatisation. Certains patients entendent encore : « C’est dans votre tête » ou « Bougez-vous et ça passera ». Ces discours sont culpabilisants et ne doivent plus avoir leur place. La douleur chronique est une maladie, elle n’est pas une faute du patient.
Dans ce contexte, les patients se tournent parfois vers l’automédication. Quels en sont les risques ?
Une enquête montre que 85 % des patients ont recours à l’automédication et 16 % se tournent vers des opioïdes. Or, un médicament prescrit à quelqu’un d’autre ou mal utilisé présente des dangers. Avec les opioïdes, un surdosage peut notamment entraîner un arrêt respiratoire, mais il existe aussi des risques de dépendance et d’addiction. En cas de douleur installée, il est donc recommandé de consulter son médecin pour organiser une prise en charge adaptée.
Avec la fondation Analgesia, vous travaillez sur des outils numériques. De quoi s’agit-il ?
Nous avons en effet développé l’application Qolibri, un outil de thérapie numérique qui vise à apprendre au patient à réduire l’impact de la douleur chronique. Elle doit être prescrite par un médecin, puis est accessible pour l’instant gratuitement en attendant une décision favorable à son remboursement. Son objectif est d’aider la personne à mieux gérer les conséquences de la douleur et à retrouver progressivement ses capacités d’action.
Nous travaillons aussi sur un casque d’apprentissage de l’autohypnose en réalité virtuelle.
Que faut-il retenir de l’expérimentation sur l’usage du cannabis médical ?
Le cannabis médical est envisagé comme un traitement de dernière intention pour des patients en impasse thérapeutique, notamment dans le cas de certaines épilepsies résistantes, de la sclérose en plaques ou encore des soins palliatifs. Au cours de cette expérimentation menée de 2021 à 2024, sur les 3 000 personnes concernées, entre 25 % et 35 % ont présenté une amélioration significative, trois à six mois après le début du traitement.
Nous attendons désormais une évolution réglementaire permettant son intégration dans le droit commun.
Vous militez pour faire de la douleur chronique une Grande Cause nationale. En quoi est-ce nécessaire ?
Parce que le nombre de personnes concernées et les conséquences des douleurs chroniques en font un véritable enjeu de santé publique. Une Grande Cause nationale permettrait de mobiliser les pouvoirs publics, les professionnels de santé, les chercheurs et les associations de patients, mais aussi de faire progresser la recherche et l’information du public. Le collectif France douleur, qui rassemble des professionnels, des patients et des acteurs économiques, s’est d’ailleurs constitué pour porter cette ambition.
Quel message souhaitez-vous adresser aux personnes qui vivent avec une douleur chronique ?
Je veux leur dire qu’elles ne sont pas responsables de leur douleur et qu’elles ne doivent pas rester seules avec elle. Une douleur qui dure n’est pas une fatalité. Nous ne savons pas toujours la supprimer complètement mais nous pouvons agir sur ses conséquences : retrouver de la mobilité, améliorer le sommeil, restaurer une vie sociale et professionnelle. Les personnes reprennent alors le contrôle sur une partie de leur quotidien.
Propos recueillis par Constance Périn

