Tina Kieffer
En 2005, la journaliste Tina Kieffer crée l’association Toutes à l’école (www.toutes-a-l-ecole.org). Son campus Happy Chandara, dans la banlieue de Phnom Penh au Cambodge, accueille 1 700 petites et jeunes filles issues de milieux très défavorisés. Sa fondatrice revient sur cette aventure humaine hors du commun.
Tout est parti d’une rencontre avec la petite Chandara… Quand avez-vous compris que vous ne pourriez pas reprendre votre vie d’avant ?
Je l’ai rencontrée début 2005 dans un orphelinat et je suis revenue la chercher quelques mois plus tard avec un visa médical. Je suis restée une semaine avec elle à Phnom Penh, car il fallait que nous fassions connaissance avant de repartir en France. J’étais en train de me promener avec cette petite fille de 3 ans que je tenais par la main et dont je savais qu’elle resterait avec moi pour toujours. Je lui avais coupé les cheveux, qu’on n’avait sûrement jamais coupés depuis sa naissance, et je l’avais habillée avec une robe de ma fille, qui avait le même âge, à la place de ses haillons. Elle était métamorphosée. C’était très perturbant. Nous croisions des petites filles qui, comme elle quelques jours auparavant, mendiaient avec des bébés dans les bras. C’est à ce moment-là que je me suis dit : « Je ne peux pas emmener cette petite Chandara et laisser toutes les autres petites Chandara sur le bord du chemin. » Je suis rentrée en France avec cette idée en tête.
Au-delà de l’enseignement, Toutes à l’école agit sur la santé, la nutrition et les conditions de vie des familles. Pourquoi est-ce indissociable ?
Au départ, je n’ai pas mis en place cette approche globale par stratégie pédagogique, mais pour des raisons humaines. Je voyais arriver à l’école des petites filles le ventre vide, qui pleuraient parce que leur mère était battue. Naturellement, on s’intéresse alors à leur environnement, à leur famille. En soutenant la communauté dans laquelle vivent ces enfants, les petites filles sont beaucoup plus sereines et peuvent se consacrer pleinement à leurs études. Elles ne ressentent plus de conflit de loyauté avec leur village. Au contraire, toute la communauté les soutient. Je pense que les 100 % de réussite au baccalauréat du campus Happy Chandara sont aussi le fruit de cette approche holistique.
En novembre, Happy Chandara célébrera ses 20 ans. Imaginiez-vous que l’aventure prendrait une telle ampleur ?
Honnêtement, je n’imaginais pas que cela prendrait une telle ampleur, ni que plus de 2 000 enfants seraient passés par Happy Chandara en vingt ans et auraient obtenu leur baccalauréat. Ce dont j’avais peur, et ce que craignait aussi mon entourage, c’était de voir les filles décrocher. En réalité, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Issues de milieux très défavorisés, elles ont pleinement conscience de l’importance de l’éducation, tout comme leurs familles. Elles ont soif d’apprendre. Finalement, nous enregistrons très peu de décrochages scolaires. Je ne pensais pas non plus que cette aventure prendrait une telle place dans ma vie. Diriger cette ONG est encore plus exigeant que de diriger un magazine comme Marie Claire, qui me faisait déjà vivre à un rythme intense.
Vous lancez une nouvelle expérimentation pédagogique. En quoi consiste-t-elle ?
Jusqu’à présent, nous accueillions les élèves dès la maternelle. À la prochaine rentrée, nous allons intégrer 25 petites filles issues de milieux très défavorisés, déjà scolarisées en primaire dans des écoles publiques d’autres provinces avec d’excellents résultats. Nous souhaitons observer si leur parcours antérieur influence leur manière d’apprendre et leur progression au sein du campus. Cette expérimentation nous permettra d’enrichir notre réflexion pédagogique.
Que ressentez-vous devant les premières générations d’élèves devenues adultes ?
Je ressens un immense mélange de bonheur et de satisfaction, avant tout pour elles. Parmi nos 360 salariés cambodgiens, 60 sont d’anciennes élèves. Elles sont aujourd’hui à Happy Chandara comme professeures ou travaillent dans les services des ressources humaines, des finances… Un jour, dans une salle de classe, j’ai découvert une jeune professeure de mathématiques pétillante et très innovante dans sa façon d’enseigner. C’était une ancienne élève de Happy Chandara, issue des bidonvilles voisins. Lorsqu’on découvre un parcours comme celui-là, c’est encore plus touchant que lorsque l’on regarde la cour de récréation remplie de centaines de petites filles si heureuses d’aller à l’école.
Propos recueillis par Anne-Sophie Glover-Bondeau

