© Catherine Delahaye

Pierre Setbon : « Mesdames, consulter un cardiologue devrait faire partie des bonnes habitudes pour prendre soin de votre santé »

Pierre Setbon est cardiologue à Paris. Spécialiste du stress et de ses conséquences pour le cœur, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet. Dans son dernier livre, le docteur Pierre Setbon alerte sur le manque de considération porté à la santé cardiovasculaire des femmes. Il y explique les spécificités du cœur féminin et rappelle les facteurs de risques et les symptômes qui doivent alerter. Le médecin insiste aussi sur l’importance de la prévention et milite pour un meilleur suivi.

Pourquoi avez-vous dédié votre ouvrage à la santé cardiovasculaire féminine ?

Aujourd’hui, les femmes ont plus de problèmes cardiovasculaires que les hommes. Chaque jour, elles sont 200 à en décéder, c’est plus que le cancer du sein. Pourtant, ce sujet n’est pas souvent abordé. Les femmes ne sont pas informées de ce risque alors même que leur mode de vie est désormais proche de celui des hommes. Elles travaillent – beaucoup – et ont une charge mentale importante. Elles fument, boivent et sont stressées par le quotidien. Résultat : il y a maintenant plus de femmes cardiaques et elles le sont de plus en plus jeunes.

Dans votre livre, vous expliquez qu’il existe des différences entre le cœur des femmes et celui des hommes. Quelles sont-elles ?

Les femmes ont un cœur un peu plus petit, d’environ 50 grammes, et des artères coronaires plus fines et plus tortueuses que celles des hommes, ce qui fait qu’elles ont plus de facilité à se boucher. Elles ont aussi plus de récepteurs aux hormones du stress. Par ailleurs, durant la grossesse, leur cœur est particulièrement sollicité. Son débit est de 6 à 7 litres de sang éjecté par minute contre 5 litres en moyenne chez les hommes.

À quels facteurs de risque les femmes sont-elles exposées ?

Certains facteurs de risque sont les mêmes pour les deux sexes : l’alcool, le tabac, une alimentation déséquilibrée mais aussi le manque d’activité physique et la sédentarité.

De leur côté, les femmes sont particulièrement sensibles au stress. Il survient quand le cerveau donne l’ordre de fabriquer plus d’hormones spécifiques, dont la plus connue est l’adrénaline. Quand cette situation devient chronique, cela favorise à la longue, l’épaississement du cœur, l’hypertension artérielle, le diabète ou encore le cholestérol. Tout cela multiplie par deux le risque cardiaque. D’où l’importance de prendre le stress au sérieux. 

Un autre danger, spécifique aux femmes, réside dans les complications survenues lors d’une grossesse passée (diabète, hypertension, prééclampsie…). Ces antécédents ont un impact négatif à long terme sur le cœur.

Les femmes ont aussi des symptômes un peu différents de ceux des hommes. Lesquels ?

Il est important de dire qu’une femme, dont l’artère se bouche, peut tout à fait avoir les mêmes symptômes que les hommes, c’est-à-dire une douleur considérable qui serre très fort la poitrine. Mais, au vu de sa morphologie et de ses spécificités, elle est aussi en mesure de ne ressentir aucune douleur. Elle peut toutefois être très essoufflée, éprouver une fatigue anormale depuis quelques jours, une gêne entre les omoplates ou dans le dos, des troubles digestifs brusques, etc. Tout signe inhabituel et nouveau chez la femme doit faire penser à un problème de cœur et conduire à appeler immédiatement le 15, le numéro du Samu, pour être prise en charge.

Vous dites également qu’il existe des maladies cardiovasculaires spécifiquement féminines.

Tout à fait et il y en a deux. Tout d’abord, le tako-tsubo ou le syndrome du cœur brisé. Il survient dans un contexte de stress ou de choc émotionnel intense, après un décès ou une rupture par exemple. Le corps va alors subir ce que l’on appelle un orage adrénergique : les hormones du stress sont secrétées en excès et vont entraîner un effet de sidération sur le cœur. Cette affection est spectaculaire mais, heureusement, elle est en général réversible. Selon les estimations, ce « faux infarctus » concerne huit femmes, le plus souvent ménopausées, pour deux hommes.

La seconde pathologie qui touche majoritairement la population féminine (à 90 %) est la dissection spontanée de l’artère coronaire ou Spontaneous Coronary Artery Dissection (Scad). Ce sont souvent les jeunes, entre 30 et 55 ans, qui sont touchées. Elle résulte d’une déchirure brutale de la paroi interne d’une artère coronaire qui crée un hématome et empêche le sang de circuler. Si l’on ne cherche pas spécifiquement une dissection, celle-ci peut passer inaperçue. C’est pour cela qu’il faut absolument faire un bilan complet pour la rechercher. Prendre le temps de réaliser ce dépistage va permettre de limiter les conséquences de la dissection et va en plus coûter beaucoup moins cher à la société qu’une hospitalisation plus tardive.

Quels conseils de prévention donnez-vous aux femmes pour qu’elles prennent soin de leur cœur ?

La première recommandation est d’arrêter de fumer, c’est primordial. La deuxième est d’agir sur son stress pour le limiter autant que possible. La relaxation ou l’activité sportive, par exemple, peuvent aider à y parvenir. Le troisième conseil consiste à adopter une alimentation variée et équilibrée et à bouger au maximum. Ce ne sont pas des suggestions révolutionnaires, j’en suis conscient, mais le fait d’avoir une certaine hygiène de vie est indispensable pour prendre soin de son cœur.

Ensuite, les femmes doivent surveiller leur cœur. Si elles n’ont pas de facteurs de risque (cholestérol, diabète, obésité…), avant l’âge de 40 ans, elles doivent demander à leur médecin traitant de vérifier leur tension artérielle tous les ans. Tous les deux ans, il est recommandé de réaliser un bilan biologique, qui se caractérise par une simple prise de sang, afin de contrôler tous les paramètres. Après 40 ans, elles ne doivent pas hésiter à aller voir un cardiologue. La périménopause, entre 45 et 50 ans, constitue en effet une période de vulnérabilité cardiovasculaire, liée aux modifications hormonales, où il est important de dépister et de corriger les premiers facteurs de risque. C’est aussi le moment idéal pour agir en prévention et adapter si besoin son hygiène de vie.

Justement, une proposition de loi relative à la prévention cardiovasculaire a été adoptée par l’Assemblée nationale le 9 avril. Allons-nous dans la bonne voie ?

Oui, c’est un premier pas. Mais il faut prendre en compte de nombreux autres paramètres dont la démographie médicale. Un grand nombre de cardiologues va partir à la retraite d’ici cinq ou dix ans et il faudra les remplacer. Il est nécessaire aussi d’aller plus loin pour libérer du temps médical afin de mieux prévenir les troubles cardiovasculaires. Une stratégie de prévention intelligente permettrait de sauver des vies et de réaliser des économies. Il faudrait également mettre en place un dépistage organisé des maladies cardiovasculaires, à l’image de ce qu’il existe pour certains cancers. C’est ce que je propose dans mon livre où j’essaye d’éveiller les consciences.

Quel message souhaiteriez-vous diffuser auprès de nos lectrices ?

Mesdames, consulter un cardiologue devrait faire partie des bonnes habitudes pour prendre soin de votre santé. Même si vous n’avez pas de facteurs de risques ou de symptômes, sollicitez un rendez-vous. Et n’attendez pas que l’on vous le propose. Pensez à votre cœur. Si à l’issue de la consultation, le médecin vous prescrit un médicament contre la tension par exemple, acceptez-le. En le prenant, vous allez vous sauver et éviter d’avoir un infarctus ou un accident vasculaire cérébral (AVC). Les médicaments ne sont pas vos ennemis, bien au contraire.

Propos recueillis par Léa Vandeputte


Votre ordonnance cardio au féminin, Dr Pierre Setbon, éditions Leduc, 224 p., 19,90 €.